L’araignée noire attend son ballon d’or

Histoire courte

Bravo, Anatoly Krutikov. Merci ! camarade. Moi qui regardais presque tranquillement les aiguilles de l’horloge égrainer les dernières secondes de cette finale à rallonge, savourais notre but d’avance obtenu à la 113e minute, et voyais déjà la première coupe d’Europe des nations briller au-dessus des têtes d’une équipe soviétique acclamée par les 17 966 spectateurs du parc des Princes. Voilà que tu déboules, propulsé par je ne sais quel excès de zèle, pour venir faucher ce malheureux Jervokić. Mais comment as-tu pu imaginer qu’après un tel sprint de dératé l’attaquant yougoslave trouverait encore les ressources d’ajuster correctement sa botte ? Allons donc ! Il était au bout du bout du rouleau. En le suivant traverser le terrain comme un canon poussant son boulet, après deux mi-temps de folie et autant de prolongations, j’avais eu mal pour lui. Ses guiboles tremblotaient, à la limite de la crampe, et du haut de ma tribune je voyais ses yeux briller, plus écarlates que la place Rouge. Il allait s’écrouler, c’est sûr, quand tu t’es jeté comme une cisaille pour lui couper la route. À l’entrée de la surface de réparation, bien sûr. Tant qu’à te faire remarquer, autant mettre le paquet. Mais qu’est-ce que tu fabriques, maintenant ? Tu ne vas pas contester la faute, en plus ! Bien sûr que le pénalty est justifié et que tu le mérites, ce carton rouge ! Allez, dégage s’il te plait. Va pleurnicher sur le banc de touche et laisse jouer les grandes personnes. Alors là, mes amis, il se passe quelque chose d’extraordinaire. Le stade se fige. Un silence de plomb envahit la pelouse, balaye les gradins, assied la foule qui un instant plus tôt s’était levée en hurlant. Mes oreilles bourdonnent comme elles l’eurent fait à l’issue d’un concert de cuivres dans la Cathédrale Sainte-Basile-le-Bienheureux de Moscou. Puis elles se taisent, aussi. Tous les regards se braquent en direction de Lev Yachine. Chez nous, c’est déjà un héros. Le monde entier a découvert son immense talent lors des Jeux olympiques de 1956. Quatre ans plus tard, sera-t-il à la hauteur de sa réputation de « meilleur gardien de tous les temps » ? Milan Galić se présente face à la cage de celui que l’on surnomme « l’araignée noire », reconnaissable entre tous pour sa tenue sombre, son agilité et sa capacité à surveiller sans bouger tous les côtés en même temps. L’attaquant a un avantage psychologique : sa magnifique reprise de volée en première partie, qui au passage l’a fait entrer dans la légende du football. Dix buts en dix sélections consécutives ! Record absolu. Comme à son habitude, peu orthodoxe, Yachine s’avance près d’un mètre devant sa ligne. Sa posture est celle d’un boxeur. Les épaules en avant. Les poings serrés. La bouche entr’ouverte. Les jambes légèrement écartées, l’appui en retrait sur le pied droit. Immobile. À quoi peut-il donc bien penser, tandis que Galić se baisse pour poser délicatement le ballon sur le point blanc ? Les regards des deux hommes se croisent. Je reconnais en celui de Yachine un coup de fusil silencieux. Son adversaire recule aussitôt d’un pas. Il en fait un deuxième en virant légèrement sur la gauche, puis un troisième en suivant la même courbe. Pendant cette prise d’élan, Yachine n’a pas remué un cil. Je sens qu’il étudie, analyse, calcule. On le croirait en pleine partie d’échecs. A-t-il remarqué l’imperceptible coup d’œil lancé par Galić en direction de la lucarne de droite ? Une diversion, sans aucun doute. Mais peut-être pas. L’arbitre donne le signal d’exécution du coup de pied de réparation. C’est parti. La scène se déroule tellement vite qu’à peine commencée elle est déjà finie. Un spectateur embrasse la boule de cuir qui vient d’atterrir dans ses bras, avant de la brandir comme un trophée. Le coup de pied de Galić était parfait. Un éclair horizontal jaillissant sur le côté gauche, à mi-hauteur de la cage, droit vers l’intérieur du poteau. Imparable. Et pourtant, Yachine s’était montré plus rapide. Ne me demandez pas comment, l’araignée avait anticipé la trajectoire du ballon et bondi comme une panthère. Plus malin qu’un félin, qui aurait employé l’élasticité de son corps pour saisir sa proie, Yachine s’était détendu à l’extrême pour la heurter du poing, ce qui l’expédia jusque dans les tribunes. Score final : 2-1. Un jour, ce type recevra le ballon d’or, je vous le garantis.

Récit librement inspiré de personnages et faits réels.

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