Boulevard de la Croisette, le quinze septembre deux-mille-dix-neuf. L’horloge digitale du tableau de bord de la berline indique vingt heures et quatre minutes. La circulation est complètement bloquée. À en juger par le nombre de taxis et de limousines en enfilade qui se bousculent au feu rouge, il doit y avoir une soirée au Palais des Festivals. Le couple de Cannois est habitué.
- Chéri, tu veux bien couper le moteur s’il te plait ?
- Certainement. Mais sache que cela va également arrêter la climatisation.
- Ouvrons les fenêtres ; l’air est doux, ce soir.
C’est tellement vrai. Sitôt les glaces baissées, une brise légère traverse la voiture de portière à portière. Le parfum chaud, salé, aromatique et fleuri de la Méditerranée virevolte dans l’habitacle, exerçant au passage son pouvoir hypnotique de papillon rare. Quelle merveilleuse sensation !
En ce début de soirée de fin d’été, les flots de la « grande bleue » scintillent comme une robe de vedette hollywoodienne. La star s’avance à pas feutrés sur le sable blond avec une élégance folle. De charmantes ondulations gonflent par intermittence sa poitrine de sirène. Une myriade d’étoiles frétille à la surface soyeuse de sa peau, plus brillante qu’une cascade de diamants.
À l’horizon, le Soleil rougit d’émotion. Le cercle brûlant de l’étoile s’élargit à vue d’œil. Son jaune d’œuf a viré à l’orangé. Émerveillé sans doute par la grâce de la muse qui l’attire irrésistiblement dans ses bras, le cœur de notre système planétaire perd l’équilibre et sombre dans le vermillon. Le ciel tout entier est témoin de son abandon. L’écran panoramique de la scène se contraste peu à peu. La lumière de l’heure dorée réchauffe le rideau d’azur, qui violette lentement jusqu’au pourpre. À ce moment cardinal, l’astre semble perdre tout contrôle de son être. Son corps gazeux se dilate, se délite, se décompose. Sa chute est imminente, sa disparition est proche. De fins cirrus apparaissent, qui l’enveloppent de filaments. La momification de Rê, dieu égyptien créateur de l’Univers, accélère la mutation chromatique de la voûte céleste. Les tonalités chaudes dominent à présent et la gamme des oranges s’élargit du rouge grenat au rose saumon. Le spectacle fascine les passants, qui se figent devant. Blottis sur les bancs, allongés sur la plage, des amoureux se couplent, s’enlacent tendrement. Un groupe d’une vingtaine d’Asiatiques à chapeaux mous, téléguidé par un porteur de fanion, marque une pause dans sa visite touristique pour capturer la magie de l’instant. Des perches à selfie se dressent à la recherche d’un angle intéressant, susceptible de procurer l’image extraordinaire qui fera la une des réseaux sociaux. Cette agitation fait sourire un photographe solitaire, dont l’imposant appareil, monté sur pied, est braqué vers le sujet encore éblouissant. L’artiste termine son installation par la pose d’un filtre devant la lentille de l’objectif, puis referme consciencieusement sa mallette d’accessoires et s’assied sur un tabouret pliant.
Venant du Port Canto, deux motomarines traversent à vive allure le golfe de la Napoule en direction de la plage du Martinez, totalement indifférentes à la subtilité du tableau dans lequel elles ont eu l’outrecuidance de s’imposer. Fort heureusement, elles seront vite hors-champ. Le vrombissement de ces machines tantôt flottantes tantôt volantes s’évapore. La toile retrouve ses sensations originelles et se souvient des signatures qu’elle a jadis inspirées, parmi lesquelles William Turner, Claude Monet, Vincent Van Gogh ou Félix Vallotton. Combien d’aquarelles, de gouaches, de pastels secs ou gras, d’huiles sur toile ou sur bois, ont cherché à reproduire la délicatesse de ses nuances ?
Combien de regards sont encore ce soir confondus, attirés par le couchant, émerveillés par la représentation magistrale et unique qui s’offre à eux, espérant qu’aux premiers instants du crépuscule ils seraient les témoins du plus mystérieux des rayons ?
- Chéri, c’est vert. Nous devrions redémarrer, maintenant.



